Bulles argentines : le marché intérieur se refroidit, l'exportation vit sa meilleure décennie
La consommation intérieure de mousseux a chuté de 39 % en dix ans ; l'exportation a progressé de 55 % et 2025-2026 accélère encore. Radiographie du négoce avec l'INV et les douanes : Chandon, à elle seule, concentre la moitié de la valeur exportée.
Le mousseux est l'exception heureuse du vin argentin : alors que la consommation intérieure de bulles a cédé plus de 40 % en une décennie, l'exportation a gagné 55 %. Cette radiographie croise le rapport spécial de l'INV (octobre 2025) avec nos données douanières — qui couvrent déjà l'intégralité de 2025 et les premiers mois de 2026 — pour mettre des noms propres sur un négoce que le rapport officiel ne décrit qu'en agrégats.
L'effet ciseaux : une décennie de divergence
Les chiffres de l'INV dessinent un effet ciseaux. Le marché intérieur est passé de 458 000 hectolitres en 2015 à 264 000 en 2025 : plus de 40 % de baisse en une décennie. L'exportation a pris le chemin inverse : +54,9 % entre 2015 et 2024, jusqu'à 54 042 hl pour 25,3 millions de dollars US — son meilleur niveau depuis plus de dix ans, selon l'INV. Le mousseux argentin ne dépend plus de la flûte locale : un litre sur six se vend désormais à l'étranger.
La géographie du négoce est sans appel : Mendoza concentre 98,4 % du volume exporté, et un seul département — Luján de Cuyo — expédie 57 % de tout le mousseux que l'Argentine envoie dans le monde. Et malgré l'effondrement de la consommation locale, l'outil industriel ne se contracte pas : 143 établissements sont habilités à élaborer du mousseux, soit 29 de plus qu'il y a dix ans. L'explication est à l'export.
2025 et 2026 : ce que le rapport officiel ne montre pas encore
Le rapport de l'INV s'arrête à 2024. Nos données douanières couvrent déjà la suite : en 2025, 49 912 hl ont été exportés pour 22,9 millions de dollars US — +17 % en volume par rapport à 2024, deuxième meilleure année de notre série —, avec 113 exportateurs actifs vers 66 destinations. Et 2026 a démarré plus vite encore : entre janvier et mai, les expéditions ont atteint 7,3 millions de dollars US, soit 14 % de plus que sur la même période de 2025.
Le marché intérieur bénéficie lui aussi d'une actualisation, à partir des sources propres de l'INV : le rapport annuel complet de 2025 (publié en avril 2026) et le cumul à mai 2026 (données provisoires). Le marché domestique a clôturé 2025 à 264 041 hl, soit -4,9 % par rapport à 2024 — une baisse bien plus modérée que l'effondrement de -25,4 % de l'année précédente. Et sur les cinq premiers mois de 2026, la consommation intérieure de mousseux a progressé de +4,1 % par rapport à la même période de 2025 (76 685 hl), maintenant une part stable de 2,7 % sur l'ensemble du vin consommé dans le pays. L'effet ciseaux ne se referme pas, mais il change de rythme : le marché intérieur semble avoir freiné sa chute juste au moment où l'exportation accélère.
Note de méthode. Notre périmètre douanier (position HS 220410) correspond au mousseux de raisin. L'INV inclut en outre le « mousseux composé », un produit aromatisé qui voyage sous d'autres positions tarifaires : 11 047 hl sur les 54 042 hl de 2024. Une fois ce produit déduit, douanes et INV coïncident à moins de 1 % près. Les données de marché intérieur 2025 et 2026 proviennent des rapports de commercialisation de l'INV — le rapport annuel (2025 complet) et le rapport mensuel (cumul à mai 2026, à caractère provisoire et sujet à révision).
Qui exporte les bulles : une affaire de maisons françaises
Le rapport officiel ne publie pas les acteurs ; les douanes, si. Et le chiffre est éloquent : Chandon a exporté 10,5 millions de dollars US en 2025 — près de la moitié (46 %) de la valeur totale du mousseux argentin — vers 12 pays, entre sa marque phare, Baron B et Mercier. En ajoutant Mumm (Pernod Ricard), plus de la moitié des bulles argentines expédiées dans le monde (53 % de la valeur) sortent de deux maisons d'origine française. Et ce n'est pas qu'une affaire de volume : Chandon place son mousseux à 6,24 dollars US le litre, plus du double des grands embouteilleurs de volume — Pascual Toso, Cepas Argentinas —, ce qui renforce le profil premium des maisons de tête. Derrière se profile le peloton argentin : Toso (qui exporte aussi Federico de Alvear), Cepas avec Omnium, Salentein, le Grupo Peñaflor, La Agrícola de la famille Zuccardi avec Santa Julia et Dante Robino avec Novecento.
La photo n'est pas nouvelle : c'est la maturation d'un pari engagé il y a 65 ans. Chandon de Argentina, fondée à Agrelo en 1959-60, fut la première filiale de Moët & Chandon hors de France. Le groupe a choisi Mendoza pour y faire des bulles quand le mousseux argentin était un négoce purement domestique ; aujourd'hui, cette filiale pèse la moitié de l'exportation.
Destinations : le Brésil assure le volume ; la France et les États-Unis, le prix
En 2025, selon nos données douanières, trois marchés concentrent près de la moitié de la valeur exportée : les États-Unis (20,7 %), le Brésil (16,6 %) et la France (10,4 %). Mais volume et prix racontent des histoires différentes : le Brésil domine en litres — 23,4 % du volume — mais au prix le plus bas, 3,25 dollars US le litre ; en revanche les États-Unis, la France, le Mexique, le Panama et même le voisin uruguayen paient entre 5 et 6,2 dollars US. Plus qu'une carte géographique, c'est une carte de positionnement : un gros client de volume (le Brésil) et un linéaire premium réparti sur plusieurs continents.
Qu'exporte-t-on ? Du mousseux sec, surtout (58,5 % du volume, INV 2024), presque exclusivement en bouteille (99,9 %). Les doux forment le segment qui progresse le plus vite (+68 % en 2024). Et le rosé n'est plus une curiosité : en 2025, un dollar sur sept du mousseux exporté est du rosé (15 % de la valeur), et il se paie mieux que le reste : 5,94 dollars US le litre contre 4,41.
La France, berceau du champagne, est le troisième acheteur de mousseux argentin.Vinalitica · douanes 2025
Ce qu'il faut suivre maintenant
Pour l'exportateur, la leçon est double : le mousseux est le segment du vin argentin réellement tiré par la demande extérieure — volume presque record, prix stables autour de 4,6 dollars US le litre — et celui où le premium trouve des marchés qui paient plus de 5 dollars US. Pour l'importateur, le paysage des acteurs est court et lisible : une maison dominante (Chandon), un peloton de bodegas aux marques bien établies et, plus bas, une coopérative — La Riojana — qui joue la carte du bio, avec des mousseux exportés sous des marques comme Ecológica et Tilimuqui. Les chiffres de cet article sortent de la source qu'utilisent les opérateurs : les douanes, mises à jour tous les mois.
Dans de prochains articles, nous ouvrirons d'autres segments avec la même logique : le rapport officiel pour le cadre, les douanes pour les noms propres.
Sources — Marché intérieur, série 2015-2024, établissements, types et destinations 2024 : INV, Informe Especial Vino Espumoso (octobre 2025). Exportations 2022-2026, exportateurs, marques, prix par destination et rosé : douanes argentines (Vinalitica), position HS 220410 (mousseux de raisin ; l'INV inclut en outre le mousseux composé — 11 047 hl en 2024 — sous d'autres positions ; net de ce produit, les deux sources divergent de moins de 1 % en 2024). Histoire de Chandon : Moët Hennessy et presse spécialisée (fondation à Agrelo, 1959-1960 ; première filiale de Moët & Chandon hors de France). 2026 : janvier–mai (partiel). Marché intérieur 2025 et cumul 2026 : INV, Informe Anual Mercado Interno de Vinos 2025 (avril 2026) et Informe Mensual Mercado Interno de Vinos — Mayo 2026 (données provisoires).