Argentine et Chili : deux manières opposées d'exporter le vin
Le Chili exporte presque toute sa production ; l'Argentine, elle, en boit l'essentiel et mise sur le prix — de moins en moins. Radiographie de deux modèles, données douanières à l'appui.
L'Argentine et le Chili sont les deux poids lourds viticoles d'Amérique du Sud, mais tout les oppose dans leur façon d'exporter. Cette analyse s'appuie sur les données douanières des deux pays — la source la plus précise sur le commerce du vin — et sur les bilans structurels de l'OIV.
Deux modèles : qui boit son vin, qui l'exporte
La première différence ne se joue pas à la douane, mais sur le marché intérieur. Avec 196 200 hectares de vignoble, l'Argentine a produit 10,8 millions d'hectolitres en 2025 et en a bu 7,5 chez elle : elle n'exporte que deux litres sur dix de ce qu'elle produit. Le Chili, avec 153 600 hectares et un marché intérieur étroit (1,6 M hl), en expédie plus de huit sur dix à l'étranger. Le Chili est, par nature, une machine à exporter ; l'Argentine, un grand pays producteur qui boit sa propre récolte.
De là découle presque tout le reste : le Chili dépend du monde pour vendre ; l'Argentine, elle, peut choisir ses marchés et ses prix.
Rendements voisins, usages contraires
Les terroirs n'ont rien de commun. L'Argentine cultive dans le semi-désert de Cuyo — à peine 300 mm de pluie par an, irrigation indispensable —, où la vigne est rafraîchie par l'altitude et une amplitude thermique considérable (de 10 °C la nuit à 40 °C le jour), abreuvée par la fonte des neiges andines. Le Chili, lui, cultive en climat méditerranéen, tempéré par le Pacifique et le courant froid de Humboldt, entre la cordillère de la Côte et les Andes. Mêmes Andes, deux façons opposées de rafraîchir le raisin. Et pourtant, les deux rendent presque autant à l'hectare (environ 55 hl/ha). Toute la différence tient à l'usage : le Chili tire près du triple de dollars par hectare exporté, car il en exporte plus de quatre fois le volume. L'Argentine réserve une large part de sa récolte à une consommation intérieure encore soutenue — 16,3 litres par habitant, contre 9,6 au Chili —, mais en net recul : −30 % en une décennie (elle partait de 23,3 litres en 2015), tandis que le vignoble se contractait de 12 % (INV).
Un cépage unique face à un portefeuille
S'il est un point qui sépare les deux pays, c'est bien le cépage. L'Argentine mise presque tout sur une seule carte : le Malbec pèse 68 % de ses exportations en valeur (INV, 2025), loin devant le Cabernet Sauvignon et son blanc emblématique, le Torrontés. Rien d'étonnant — l'Argentine cultive plus de 46 000 hectares de Malbec, contre à peine 2 000 au Chili. De l'autre côté de la cordillère, la logique s'inverse : un portefeuille diversifié de Cabernet Sauvignon (un tiers du total), Sauvignon Blanc, Chardonnay, Merlot et le Carménère, ce cépage que le Chili a confondu avec le Merlot jusqu'en 1994 et dont il a fait sa signature. Aucun cépage chilien ne dépasse le tiers.
En volume, le Chili joue une autre partition
En valeur, le Chili a exporté 1 520 millions US$ en 2025 contre 678 millions pour l'Argentine : 2,2 fois plus. En volume, l'écart se creuse encore : 3,5 fois. Un chiffre résume tout : à elle seule, Viña Concha y Toro a exporté 351 millions US$ — plus de la moitié de tout ce qu'a exporté l'Argentine tout entière.
Le podium chilien est très concentré — Concha y Toro, San Pedro Tarapacá, Cono Sur —, quand l'argentin s'éparpille davantage, sous la houlette du Grupo Peñaflor (114 M US$).
Le prix : l'avantage argentin s'effrite
Si le Chili gagne en échelle, l'Argentine gagne en prix : 3,38 US$ le litre en 2025 contre 2,19 pour le chilien. Mais la tendance sonne l'alarme. Après le pic de 2023 (3,51 US$), le litre argentin recule — 3,42 en 2024, 3,38 en 2025, et à peine 3,02 depuis le début 2026 —, alors que le chilien tient bon, voire remonte. L'écart reste à l'avantage de l'Argentine, mais il se resserre.
Le haut de gamme, lui, reste éclatant : Bodegas Esmeralda (Catena) a exporté à 6,04 US$ le litre, Chandon à 5,78 et Puerto Ancona à 9,89. Côté chilien, le volume domine ; l'exception s'appelle Montes (8,51 US$/L), qui joue la carte premium… en Asie.
Mais la moyenne masque un effet de format. Le Chili exporte 37 % de son volume en vrac — du vin à 0,81 US$ le litre —, soit près du double de l'Argentine (23 %) : ce vrac bon marché tire sa moyenne vers le bas. Et ce n'est pas tout : même en bouteille, le conditionné argentin se vend plus cher (4,10 US$ le litre contre 3,02 pour le chilien). L'Argentine facture davantage pour deux raisons conjuguées : elle exporte proportionnellement moins de vrac, et son vin en bouteille vaut plus.
Les cibles : les États-Unis pour l'Argentine, l'Asie pour le Chili
Chaque modèle choisit ses destinations. L'Argentine s'appuie sur les États-Unis, son marché nº 1 et de très loin (160 M US$ en 2025, à 4,37 US$ le litre), devant le Brésil, le Royaume-Uni et le Canada : un axe presque entièrement américain et haut de gamme. En Asie, sa présence est infime — la Chine n'est que son 14ᵉ marché, à 7,6 M US$, mais à près de 6 US$ le litre. Le Chili, lui, est installé en Asie : le Japon (131 M US$) et la Chine (118 M US$) figurent dans ses cinq premières destinations.
D'où vient cette divergence ? Pour beaucoup, des accords commerciaux. Le Chili a signé des accords de libre-échange avec la Chine, l'Union européenne, les États-Unis, le Japon et la Corée ; son vin entre en Chine sans droits de douane depuis 2015. L'Argentine, arrimée au Mercosur, acquitte entre 10 et 20 % sur la plupart de ces marchés. La même logique se retrouve chez les bodegas : Peñaflor et Catena visent les États-Unis ; Concha y Toro, le Royaume-Uni et le Brésil ; Montes, la Chine et la Corée.
Le Chili entre en Chine sans droits de douane depuis 2015 ; l'Argentine, elle, acquitte encore 10 à 20 % sur la plupart de ses marchés. La différence ne se joue pas dans le verre : elle se joue à la douane.Vinalitica · accords commerciaux
Et maintenant ?
Pour un exportateur argentin, la leçon est double : le premium paie encore — et la demande est au rendez-vous aux États-Unis —, mais le prix s'érode, et l'Asie demeure le terrain que le Chili a déjà conquis. Pour un importateur, savoir de quel côté chaque origine fait pencher la balance — le prix ou le volume — est le premier pas pour choisir son fournisseur.
Dans les prochaines éditions, nous ouvrirons chaque marché et chaque bodega, prix et volumes à l'appui. Les chiffres viennent de la source qu'utilisent les exportateurs eux-mêmes : les données de douane, actualisées chaque mois.
Sources — exportations, prix, destinations et bodegas : douanes d'Argentine et du Chili (Vinalitica). Production agrégée : OIV. Superficie, cépages et consommation par habitant argentins : INV (Superficie 2025, Mercado Interno 2024, Mercado Externo 2024). Terroir et climat : The Oxford Companion to Wine, 5ᵉ éd. (2023). Accords commerciaux : accords de libre-échange du Chili (Chine, en vigueur depuis 2006 ; droit nul depuis 2015). Commerce 2025 complet ; 2026 partiel (janvier-mai).